État civil au Cameroun : 372 centres restent à informatiser, et la facture inquiète
Le Cameroun vise 432 centres informatisés, mais seuls 60 le seraient à ce stade. Après la mission du BUNEC en Côte d’Ivoire, nous examinons le financement, les données et les véritables obstacles au déploiement.
Les points clés de l’analyse, vérifiés par la rédaction.
432 centres à informatiser d'ici 2029 : un objectif, pas un déploiement confirmé.
La mission BUNEC–ONECI étudie l'interconnexion et la gouvernance, sans annoncer de nouveau service disponible.
Le succès devra se mesurer aux délais, aux déplacements évités et à la sécurité des données.
Un Camerounais devrait-il pouvoir faire rectifier un acte de naissance sans parcourir plusieurs administrations, attendre des semaines et présenter à répétition les mêmes justificatifs ? C'est l'une des promesses de la modernisation de l'état civil. Pourtant, elle dépend moins de la simple mise en ligne d'un formulaire que de la capacité des communes, des hôpitaux, des tribunaux et des services d'identification à échanger des informations fiables.
Au terme d'une mission d'étude conduite en Côte d'Ivoire du 26 au 30 octobre 2026, le Bureau national de l'état civil (BUNEC) dispose d'un exemple concret à observer. Le Cameroun s'est fixé l'objectif d'informatiser ses 432 centres principaux d'état civil dans le cadre de sa stratégie 2025–2029. Or, selon les chiffres rapportés en septembre par la presse spécialisée à partir de déclarations du directeur général du BUNEC, 60 centres étaient déjà informatisés : si cette base reste à jour, 372 centres restent à couvrir.
432 centres : un objectif officiel, pas un chantier déjà livré
Le Plan stratégique de modernisation du système d'enregistrement des faits d'état civil 2025–2029 prévoit non seulement l'informatisation des 432 centres principaux, mais également l'interconnexion des centres, des établissements de santé, des juridictions et des postes d'identification. Il vise aussi à faire interagir les systèmes nationaux concernés avec le dispositif de gestion de l'état civil et à connecter environ 300 formations sanitaires prioritaires.
Autrement dit, le déploiement ne se résume pas à acheter 432 ordinateurs. Il suppose des procédures harmonisées, une infrastructure centrale, des mécanismes de sauvegarde, des équipements locaux, une gouvernance des accès et des agents capables d'exploiter les outils. Sans ces éléments, une commune pourrait disposer d'un logiciel sans être en mesure de délivrer un acte fiable ou de synchroniser les dossiers.
L'enquête d'EcoMatin publiée le 16 septembre 2026 fait état de 60 centres informatisés sur 432 et de besoins de financement désormais estimés à 52 milliards de FCFA pour mener la réforme. Cette estimation, attribuée au BUNEC, doit être distinguée d'un budget déjà intégralement obtenu ou décaissé. Elle ne signifie pas davantage que 52 milliards seraient exclusivement destinés à l'achat de matériel pour les 372 centres restants.
Le chiffre qui manque : combien de centres réellement opérationnels ?
Sur une base de 60 centres informatisés, le taux d'équipement annoncé représente environ 13,9 % des 432 centres principaux. Pourtant, même ce calcul laisse des questions ouvertes : combien de centres enregistrent des actes quotidiennement ? Combien peuvent consulter des dossiers provenant d'une autre commune ? Combien disposent d'une connexion suffisamment stable pour effectuer des vérifications ? Et combien permettent une procédure de rectification effective ?
Pour mesurer la progression, le BUNEC gagnerait à publier des indicateurs séparés : centres équipés, centres connectés, centres effectivement actifs, nombre d'actes saisis, taux d'erreurs et délais de traitement. Dire qu'un site a reçu un équipement ne suffit pas à démontrer qu'il fournit désormais un service numérique utilisable.
De même, les chiffres de septembre pourraient évoluer après de nouveaux déploiements. Ils constituent une base de comparaison datée, non un inventaire en temps réel vérifié indépendamment par notre rédaction.
Pourquoi le BUNEC est allé apprendre auprès de l'ONECI
La mission de la délégation camerounaise à Abidjan, dirigée par Alexandre Marie Yomo, portait sur quatre dimensions : transformation numérique, gestion des registres et identité, gouvernance du changement, ainsi que viabilité économique. La visite s'inscrit dans la réforme de l'état civil et dans la construction d'un fichier national pouvant communiquer avec d'autres systèmes administratifs.
En Côte d'Ivoire, l'Office national de l'état civil et de l'identification (ONECI) a déployé des outils de gestion numérique, dont CityWeb, et développé des dispositifs d'accès aux extraits d'actes certifiés. Selon les informations recueillies par We Are Tech Africa, l'expérience ivoirienne révèle également des difficultés de connectivité dans certains centres.
C'est peut-être l'enseignement le plus précieux : disposer d'une plateforme centrale n'élimine ni les coupures d'Internet, ni les erreurs de saisie, ni le besoin de former des agents. La Côte d'Ivoire constitue donc un terrain d'apprentissage, pas une solution que le Cameroun pourrait copier-coller sans adaptation.
Scanner les registres ne suffit pas à construire un état civil fiable
La numérisation peut désigner une image d'archive, la saisie structurée d'une naissance ou la création d'un acte nativement numérique. Ces opérations répondent à des enjeux différents. Un registre scanné permet de conserver une trace ; il ne garantit pas que son contenu soit exact ou qu'il puisse être retrouvé par d'autres administrations.
Pour qu'un hôpital et une mairie partagent des informations, il faut préciser qui crée l'enregistrement initial, quel identifiant permet de le rapprocher du dossier du citoyen, qui peut le modifier, comment résoudre les doublons et comment signaler une erreur. Il faut également prévoir des contrôles qui évitent qu'une correction légitime ressemble à une falsification.
Imaginons une naissance enregistrée dans une formation sanitaire, puis transmise à la commune compétente. Si la connexion tombe, une procédure de reprise doit permettre de conserver l'information et de la synchroniser sans générer deux actes distincts. Si une faute de frappe est découverte, le système doit enregistrer la correction, son auteur, sa justification et les notifications nécessaires. Voilà ce que signifie l'interopérabilité lorsqu'elle est conçue pour un service public réel.
Financement et modèle économique : 52 milliards ne répondent pas à toutes les questions
L'estimation de 52 milliards FCFA rapportée en septembre concerne une réforme d'ensemble. Pour comprendre sa soutenabilité, il faudrait distinguer investissement initial, infrastructures centrales, équipements, réseaux, formation, maintenance, sauvegardes et remplacement périodique du matériel.
Le financement d'un projet informatique public ne s'achève pas lors de l'achat des licences ou des serveurs. Les systèmes doivent continuer à fonctionner lorsque l'équipe de déploiement se retire, lorsqu'une commune change d'agents ou lorsqu'un prestataire n'assure plus la maintenance. Une stratégie crédible devrait donc publier une trajectoire budgétaire annuelle, les responsabilités contractuelles et les conditions de réversibilité des données.
Il serait inexact de diviser les 52 milliards par 372 centres pour présenter le résultat comme un coût unitaire : le périmètre annoncé inclut des composantes nationales, des interconnexions et des charges communes dont la répartition n'est pas établie ici.
Quel bénéfice concret pour les familles ?
Une réforme ne devient utile que lorsqu'un citoyen peut obtenir un acte exact, dans un délai connu, à un coût transparent et sans être pénalisé par une panne locale. Pour une famille de Maroua, une étudiante de Buea ou un salarié de Douala, la priorité peut être la correction d'une erreur, la délivrance d'un extrait vérifiable ou la reconnaissance d'un document par une autre administration.
Les autorités devraient préciser les démarches réellement accessibles à distance, les communes concernées, les justificatifs nécessaires et la manière de contester un rejet. Une promesse générale de « dématérialisation » ne permet pas, à elle seule, d'affirmer qu'un acte de naissance peut déjà être demandé en ligne partout au Cameroun.
Les garanties à exiger avant de connecter les registres
Le dossier contient des données très sensibles, parfois relatives à des mineurs. Les accès doivent donc être limités aux agents autorisés, chaque consultation ou modification importante devrait laisser une trace, et le système doit prévoir sauvegardes, continuité de service et procédure de rectification. Interconnecter les administrations ne devrait pas signifier mettre toutes les données à la disposition de tous les services sans justification.
La formation des agents compte tout autant. Un logiciel mal compris peut accélérer la propagation d'erreurs ; une procédure correctement documentée permet au contraire de les détecter et de les corriger. Il faut aussi penser aux communes disposant d'une connectivité limitée, ainsi qu'à l'accompagnement des publics peu familiers des démarches numériques.
Ce que nous suivrons désormais, centre par centre
La mission à Abidjan a apporté des pistes, mais son bilan ne sera connu que lorsque les autorités préciseront ce qu'elles décident d'adopter, à quelle échéance et avec quels moyens. Nous chercherons des preuves de financement, des marchés publics identifiables, une feuille de route de déploiement région par région, des mesures de disponibilité du service et des procédures de recours.
La réussite de la réforme ne se comptera pas seulement en ordinateurs installés, mais en actes fiables délivrés, en démarches simplifiées et en citoyens capables de faire corriger leurs informations. C'est cette différence qui sépare une vitrine numérique d'un véritable service public.
Les faits susceptibles d'évoluer ont été revérifiés dans les sources ci-dessous. Les observations et interprétations sont présentées comme telles dans l'article.
Le Cameroun veut que ses services publics numériques puissent échanger des informations sans tout reconstruire. Cela exige des règles communes pour l’identité, les données, les API, la sécurité et les responsabilités.
Un portail officiel ne suffit pas à simplifier une démarche. Le vrai chantier touche l'identité, les échanges de données, les paiements, le suivi et la responsabilité des services.