À Yaoundé, la finance numérique remet l’USDT et les stablecoins au centre du débat. Le point sensible n’est peut-être pas qu’ils remplacent officiellement le franc CFA, mais qu’ils prennent certains de ses usages.
Trois repères pour entrer dans l’analyse sans perdre le fil.
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Un stablecoin, c’est d’abord une promesse de stabilité
Imagine qu’un magasin te donne un jeton en disant : « Ce jeton pourra toujours être échangé contre un dollar. »
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Pourquoi ne pas simplement utiliser un compte bancaire en dollars ?
Parce que les deux outils ne fonctionnent pas de la même manière.
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Le franc CFA n’a pas besoin de disparaître pour perdre certains usages
C’est probablement le point le plus important.
Imagine un commerçant camerounais qui achète régulièrement des marchandises à Dubaï.
Il gagne son argent en francs CFA, mais une partie de ses fournisseurs raisonne en dollars.
Traditionnellement, il doit passer par une banque, obtenir les devises nécessaires, payer les frais et attendre que plusieurs intermédiaires traitent l’opération.
Maintenant, imagine qu’il puisse garder sur son téléphone un actif numérique qui essaie de toujours valoir un dollar et qu’il puisse l’envoyer à toute heure.
À ce stade, le mot « stablecoin » devient beaucoup moins abstrait.
Les 29 et 30 septembre 2026, l’Institut Africain de Finance Numérique organise à Yaoundé un séminaire consacré à l’avenir de la finance numérique en Afrique centrale. Parmi les sujets annoncés figurent l’encadrement de l’USDT et des stablecoins dans la CEMAC, les prestataires d’actifs virtuels, la blockchain et la manière de développer ces nouveaux outils sans contourner le franc CFA.
Ce séminaire ne décide pas à lui seul de la politique monétaire de la CEMAC.
Mais il met sur la table une question que la BEAC pose déjà publiquement : que se passe-t-il si une monnaie numérique privée adossée au dollar devient plus pratique que certains usages du franc CFA ?
Un stablecoin, c’est d’abord une promesse de stabilité
Imagine qu’un magasin te donne un jeton en disant : « Ce jeton pourra toujours être échangé contre un dollar. »
Tant que tu fais confiance au magasin, tu peux utiliser ce jeton sans transporter le billet lui-même.
Un stablecoin fonctionne avec une idée proche, mais sur un réseau numérique.
Il s’agit d’un actif numérique conçu pour garder une valeur stable par rapport à une monnaie ou à un autre actif.
Pour l’USDT ou l’USDC, la référence est le dollar américain.
L’objectif est donc simple : un jeton doit rester proche d’un dollar.
Cela ne veut pas dire que le stablecoin est un billet de banque numérique émis par la Réserve fédérale américaine.
Il est généralement émis par une entreprise privée qui promet de pouvoir soutenir la valeur du jeton avec des réserves et des mécanismes de remboursement.
C’est une différence essentielle.
Le stablecoin ressemble au dollar.
Il n’est pas le dollar de la banque centrale.
Cette distinction n’empêche pas un effet monétaire très concret. La Banque des règlements internationaux estimait en mai 2026 qu’environ 98 % de la valeur des stablecoins était libellée en dollars. Le phénomène « stablecoin » est donc aujourd’hui aussi, très largement, un phénomène de dollar numérique.
C’est ce qui rend le sujet particulièrement sensible pour les économies émergentes. Une technologie qui facilite les paiements peut, en même temps, faciliter l’accès quotidien à une monnaie étrangère.
Pourquoi ne pas simplement utiliser un compte bancaire en dollars ?
Parce que les deux outils ne fonctionnent pas de la même manière.
Imagine deux personnes qui veulent s’échanger de l’argent un dimanche soir.
Avec une banque classique, le transfert peut dépendre des horaires, des correspondants bancaires, des règles de change et du pays de destination.
Avec un stablecoin, le transfert peut circuler sur une blockchain à toute heure, si les deux personnes disposent des bons outils et si le réseau fonctionne.
La blockchain, ici, peut être comprise comme un grand registre partagé.
Au lieu qu’une seule banque garde la liste des transactions, plusieurs machines conservent et vérifient le registre selon les règles du réseau.
Cela peut rendre certains transferts rapides et programmables.
Mais cela introduit aussi d’autres risques : erreur d’adresse, arnaque, perte de clés, plateforme non fiable, réserve insuffisante chez l’émetteur ou difficulté à récupérer de l’argent classique.
Un nouveau chemin ne supprime pas le risque.
Il déplace une partie du risque.
Le franc CFA n’a pas besoin de disparaître pour perdre certains usages
C’est probablement le point le plus important.
Une monnaie remplit plusieurs rôles.
Elle sert à payer.
Elle sert à afficher les prix.
Elle sert à garder de la valeur pour plus tard.
Elle sert aussi à régler des échanges avec d’autres acteurs.
Une monnaie peut rester officielle tout en perdant une partie de ces fonctions.
Prenons un exemple sans technologie.
Dans un pays où la monnaie locale est légale et utilisée pour les dépenses quotidiennes, certains habitants peuvent quand même préférer garder leurs économies en dollars.
La monnaie nationale n’a pas disparu.
Elle a simplement perdu une partie de son rôle comme réserve de valeur.
Les stablecoins rendent ce type de comportement plus facile parce qu’un téléphone peut donner accès à une représentation numérique d’une devise étrangère.
C’est pour cela que le débat dépasse la crypto.
Il touche à la manière dont les gens choisissent leur argent.
La BEAC voit surtout un risque de dollarisation numérique
En mai 2026, le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, a défendu publiquement l’idée d’un instrument numérique souverain à parité stricte avec le franc CFA plutôt qu’une ouverture aux stablecoins privés libellés en dollars.
La logique est monétaire.
Pour acheter des stablecoins en dollars, il faut généralement qu’à un moment quelqu’un fournisse des dollars, des euros ou une autre devise convertible.
Si l’usage devient massif, la banque centrale peut craindre davantage de demande pour des devises étrangères et une partie des paiements qui échappent aux circuits qu’elle supervise directement.
Le FMI souligne le même type de risque pour les économies émergentes.
Dans une étude de 2025, il note que les stablecoins en monnaies étrangères peuvent faciliter la substitution monétaire, particulièrement lorsque les utilisateurs cherchent un actif jugé plus stable ou des paiements transfrontaliers plus simples.
Cela ne signifie pas qu’un stablecoin détruit automatiquement une monnaie locale.
Cela signifie qu’il peut rendre l’accès à une monnaie étrangère beaucoup plus facile.
Une monnaie gagne aussi parce qu’elle est pratique
Imagine deux marchés.
Dans le premier, les prix sont bons mais il faut faire deux heures de route, remplir trois formulaires et attendre longtemps à chaque achat.
Dans le second, les prix sont similaires et tout se fait en dix minutes.
Même si personne ne déclare officiellement que le deuxième marché est « supérieur », les habitudes peuvent se déplacer.
La monnaie fonctionne en partie de la même manière.
Les utilisateurs ne choisissent pas seulement une monnaie parce qu’elle est officielle.
Ils regardent aussi la facilité de paiement, le coût du transfert, l’accès international, la stabilité et la confiance.
C’est précisément sur ce terrain que les stablecoins deviennent intéressants.
Ils peuvent fonctionner 24 heures sur 24, être envoyés à l’étranger rapidement et donner accès à une unité de compte en dollar sans ouvrir nécessairement un compte bancaire américain.
Si ces avantages deviennent importants pour des commerçants, freelances ou entreprises, certains usages peuvent migrer même si le franc CFA reste la monnaie légale.
Mais l’USDT n’est pas magique
Le récit inverse existe aussi.
On présente parfois les stablecoins comme une solution évidente à tous les problèmes de paiement africains.
C’est exagéré.
Pour acheter de l’USDT, il faut souvent passer par une plateforme, un intermédiaire ou une personne qui accepte de vendre.
Pour revenir en francs CFA, il faut aussi trouver une sortie.
Les frais existent.
Les taux pratiqués entre particuliers peuvent varier.
Une plateforme peut bloquer un compte.
Une adresse mal saisie peut provoquer une perte difficile à récupérer.
Et surtout, la stabilité dépend de la qualité de l’émetteur et de ses réserves.
Un jeton qui promet un dollar n’a de valeur que si le marché croit que cette promesse peut être tenue.
La technologie ne supprime donc pas la question de confiance.
Elle change simplement l’endroit où cette confiance est placée.
« La mauvaise monnaie chasse la bonne » ? Pas si vite
On cite souvent la loi de Gresham : « la mauvaise monnaie chasse la bonne ».
L’histoire est séduisante, mais elle est souvent mal utilisée.
La loi de Gresham décrit surtout des situations où deux monnaies sont obligées de circuler à un taux légal fixe alors que leur valeur réelle diffère. Les gens ont alors tendance à dépenser celle qu’ils jugent moins précieuse et à garder l’autre.
Ce n’est pas exactement la situation entre le franc CFA et l’USDT.
Ici, les utilisateurs peuvent choisir des instruments différents pour des usages différents.
Le concept utile n’est donc pas forcément que l’un « chasse » l’autre.
C’est plutôt que les usages se spécialisent.
Le franc CFA peut rester dominant pour les salaires, les impôts, les dépenses locales et la comptabilité.
Un stablecoin peut gagner du terrain pour certains transferts internationaux, achats numériques ou stratégies d’épargne.
La concurrence monétaire peut commencer par les bords.
Le Mobile Money offre déjà une leçon
Quand le Mobile Money est arrivé, il n’a pas remplacé immédiatement les banques.
Il a commencé par résoudre des problèmes précis.
Envoyer de petites sommes.
Recevoir de l’argent rapidement.
Payer certains services sans se déplacer.
Puis les usages se sont élargis.
Les banques existent toujours.
Mais une partie des habitudes financières des Camerounais est passée par le téléphone.
La taille de cette transformation se voit dans les chiffres régionaux. Selon la BEAC, la CEMAC comptait plus de 51 millions de comptes de paiement mobile ouverts en 2024. Plus de 3,7 milliards de transactions ont été enregistrées cette année-là, pour une valeur totale d’environ 34 788 milliards de FCFA.
Ces chiffres ne disent pas que 51 millions de personnes différentes utilisent activement le mobile money : la BEAC rappelle elle-même qu’un utilisateur peut posséder plusieurs comptes. Ils montrent néanmoins qu’un nouvel outil financier peut devenir une infrastructure quotidienne sans faire disparaître les banques ni la monnaie officielle.
Cette histoire ne prouve pas que les stablecoins suivront le même chemin.
Elle montre simplement qu’un nouvel outil financier n’a pas besoin de remplacer l’ancien système pour devenir important.
Il suffit parfois qu’il soit meilleur sur quelques situations très fréquentes.
La réponse de la CEMAC semble être : numériser sans perdre l’unité monétaire
La position exprimée par la BEAC vise un franc CFA numérique ou un instrument numérique à parité stricte avec le franc existant.
L’idée ressemble à ceci : si les utilisateurs veulent la rapidité et les nouveaux usages du numérique, la banque centrale veut que cette innovation reste attachée à la même unité monétaire.
C’est une stratégie compréhensible.
Mais elle sera jugée sur l’expérience réelle.
Imagine un taxi officiel et un service de VTC.
Dire aux utilisateurs que le taxi est réglementé ne suffit pas si le VTC est beaucoup plus simple à commander, affiche le prix à l’avance et arrive plus vite.
La réglementation compte.
L’expérience compte aussi.
Un franc CFA numérique qui veut concurrencer les stablecoins devra donc résoudre des problèmes concrets : disponibilité, coût, interopérabilité, transferts transfrontaliers, intégration avec les entreprises et facilité d’utilisation.
Sinon, le débat restera théorique.
Le cadre juridique est encore en construction
La situation réglementaire de la CEMAC est plus nuancée qu’un simple « crypto interdit ».
Depuis 2022, la COBAC interdit aux établissements qu’elle supervise de détenir, utiliser, échanger ou convertir des crypto-actifs pour leur compte ou celui de tiers.
En parallèle, les textes régionaux ont progressivement intégré les actifs numériques et les prestataires d’actifs virtuels dans certains cadres financiers et de lutte contre le blanchiment. La COSUMAF reconnaît notamment une catégorie de prestataires de services sur actifs numériques pour certaines activités relevant du marché financier régional, avec agrément et obligations de contrôle.
Le règlement CEMAC adopté en décembre 2024 sur la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme inclut notamment les prestataires de services sur actifs virtuels parmi les acteurs concernés par les obligations de conformité.
La région ne traite donc plus ces instruments comme s’ils n’existaient pas.
Mais cela ne veut pas dire qu’un régime complet et stable pour les stablecoins privés est déjà installé.
Le débat actuel porte justement sur ce qui doit venir ensuite.
La bataille se joue aussi dans l’interface que les gens utilisent
Une monnaie peut conserver son nom, son symbole et son statut juridique tout en devenant moins visible dans certaines transactions.
Imagine un hôtel qui possède toujours sa réception.
Mais 90 % des clients passent désormais par une application externe pour réserver, payer et communiquer.
La réception existe encore.
Pourtant, l’application contrôle une grande partie de la relation avec le client.
Les stablecoins posent une question similaire.
Si demain un commerçant pense en CFA, paie ses impôts en CFA, mais règle certains fournisseurs internationaux en USDT et garde une partie de son épargne en jetons adossés au dollar, quelle monnaie contrôle réellement son expérience financière ?
Il n’y a pas une réponse unique.
Mais la question mérite d’être posée avant que les usages deviennent trop grands pour être ignorés.
Le franc CFA est-il donc menacé ?
Le mot « menace » est peut-être trop simple.
À court terme, le franc CFA conserve des avantages immenses : il est la monnaie légale, il structure les salaires, les impôts, la comptabilité, les banques et une grande partie du commerce quotidien dans la CEMAC.
Les stablecoins ne remplacent pas cette infrastructure du jour au lendemain.
Mais ils peuvent concurrencer certaines fonctions.
Et lorsqu’un nouvel outil prend un usage, puis deux, puis trois, le rapport de force peut évoluer sans annonce officielle.
La question la plus utile n’est donc pas : « l’USDT va-t-il remplacer le franc CFA ? »
Elle est plus précise.
Quels problèmes les utilisateurs essaient-ils de résoudre avec l’USDT que le système actuel résout mal ?
C’est probablement là que la BEAC, les banques, les fintechs et les régulateurs trouveront la vraie réponse.
Une monnaie reste forte parce que la loi la reconnaît.
Elle reste utilisée parce que les gens ont encore intérêt à s’en servir.
Sources et méthode
Les faits susceptibles d'évoluer ont été revérifiés dans les sources ci-dessous. Les observations et interprétations sont présentées comme telles dans l'article.
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