Imagine un pays qui ne fabrique aucune voiture.
Il peut pourtant fixer une limitation de vitesse, exiger une ceinture de sécurité, contrôler les véhicules importés et interdire certaines pratiques sur ses routes.
À Douala, des régulateurs africains réfléchissent aux règles de l’IA. Mais fixer les règles et contrôler la technologie ne sont pas la même chose. Tout se joue alors dans l’endroit où se trouve le pouvoir.
Partager

Trois repères pour entrer dans l’analyse sans perdre le fil.
« L’Afrique doit contrôler son IA » sonne bien.
Même si le véhicule est fabriqué ailleurs, l’État peut dire comment il doit être utilisé sur son territoire.
Le premier pouvoir est celui de dire ce qui est légal.
Imagine un pays qui ne fabrique aucune voiture.
Il peut pourtant fixer une limitation de vitesse, exiger une ceinture de sécurité, contrôler les véhicules importés et interdire certaines pratiques sur ses routes.
Il n’a pas besoin de construire une voiture pour écrire le code de la route.
Mais il y a une limite.
Si les voitures, les pièces détachées, les logiciels embarqués et les normes de fabrication sont décidés ailleurs, ce pays contrôle la manière dont les véhicules circulent chez lui. Il ne contrôle pas toute l’industrie qui les rend possibles.
L’intelligence artificielle pose une question assez proche.
Du 29 septembre au 2 octobre 2026, Douala accueille un atelier régional de l’Union internationale des télécommunications consacré à la régulation numérique des technologies transformatrices en Afrique. L’Agence de régulation des télécommunications du Cameroun indique qu’environ 100 participants venant de 17 pays y discutent notamment d’intelligence artificielle, de gouvernance des données, de cybersécurité et de nouveaux outils de régulation.
La question n’est donc plus de savoir si l’Afrique doit parler de règles pour l’IA.
Elle le fait déjà.
La question plus difficile est : de quel pouvoir dispose réellement celui qui écrit les règles lorsqu’il dépend encore largement des technologies produites ailleurs ?
« L’Afrique doit contrôler son IA » sonne bien.
Mais que signifie « contrôler » ?
Imagine un restaurant.
Pour servir un plat, il faut des ingrédients, une cuisine, du gaz ou de l’électricité, des cuisiniers, des recettes, du matériel et un système pour servir le client.
Dire « je contrôle le restaurant » n’a pas le même sens si tu possèdes seulement la salle, si tu possèdes la cuisine, ou si tous tes ingrédients viennent d’un fournisseur capable de couper les livraisons demain matin.
L’IA fonctionne aussi comme une chaîne.
Il y a les données utilisées pour entraîner ou améliorer les systèmes.
Il y a les puces et les centres de calcul qui fournissent la puissance nécessaire.
Il y a les modèles, c’est-à-dire les programmes entraînés à reconnaître, prédire, générer ou répondre.
Il y a les plateformes cloud qui permettent d’utiliser ces modèles à grande échelle.
Il y a enfin les applications que les citoyens, les administrations et les entreprises voient réellement.
Un pays peut être très fort sur une partie de cette chaîne et dépendant sur une autre.
Les chiffres mondiaux montrent à quel point certaines couches sont concentrées. Le AI Index 2026 de Stanford indique que l’industrie a produit plus de 90 % des modèles de pointe notables recensés en 2025. Le même rapport souligne aussi la concentration physique de l’infrastructure : les États-Unis hébergent de très loin le plus grand nombre de data centers liés à l’IA, tandis que la fabrication des puces les plus avancées dépend encore très fortement d’un petit nombre d’acteurs, notamment TSMC.
Ces chiffres ne signifient pas que l’Afrique serait condamnée à rester cliente. Ils montrent plutôt pourquoi « construire une application d’IA » et « contrôler les briques critiques qui la rendent possible » sont deux niveaux différents.
C’est pour cela que la souveraineté technologique ne se résume pas à posséder un chatbot local.
Revenons au code de la route.
Même si le véhicule est fabriqué ailleurs, l’État peut dire comment il doit être utilisé sur son territoire.
Pour l’IA, la régulation peut imposer des obligations sur la protection des données, la transparence, la sécurité, la discrimination, la responsabilité ou l’utilisation de certains systèmes dans des domaines sensibles.
C’est un pouvoir réel.
L’Union africaine a d’ailleurs adopté en 2024 une stratégie continentale sur l’intelligence artificielle. Elle invite les États membres à développer leurs propres politiques, tout en traitant des infrastructures, des compétences, des données, de la gouvernance et des risques.
Le continent ne part donc pas d’une page blanche.
Mais une loi ne transforme pas automatiquement un pays en producteur de technologie.
Elle peut dire ce qui est autorisé.
Elle ne fabrique pas à elle seule les puces, les data centers, les modèles ou les compétences nécessaires pour proposer une alternative.
Le premier pouvoir est celui de dire ce qui est légal.
C’est le pouvoir réglementaire.
Le deuxième est celui de construire.
Il dépend des ingénieurs, des entreprises, des infrastructures, du capital et de la recherche.
Le troisième est celui d’acheter.
Un gouvernement, une grande banque ou un opérateur télécom peut influencer le marché simplement par les produits qu’il choisit de déployer à grande échelle.
Le quatrième est celui de quitter.
C’est peut-être le plus sous-estimé.
Une organisation a davantage de pouvoir lorsqu’elle peut changer de fournisseur sans refaire tout son système.
Ces quatre pouvoirs ne sont pas toujours réunis au même endroit.
Un État peut avoir un pouvoir juridique important tout en utilisant des modèles et des clouds étrangers.
Une entreprise locale peut développer une excellente application sans contrôler le modèle qui se trouve derrière.
Un pays peut aussi ne pas fabriquer de puces tout en devenant très difficile à ignorer grâce à la taille de son marché ou à ses règles.
La juriste Anu Bradford a popularisé l’expression « Brussels Effect » pour décrire la capacité de l’Union européenne à faire rayonner certaines de ses règles au-delà de ses frontières.
L’idée est simple.
Imagine un fabricant qui vend le même produit dans vingt pays.
Si l’un de ses plus grands marchés impose une norme exigeante, l’entreprise peut décider qu’il coûte moins cher de fabriquer tous ses produits selon cette norme plutôt que de maintenir deux versions différentes.
Une règle locale peut alors produire un effet mondial.
L’Europe a utilisé ce poids dans plusieurs domaines, notamment la protection des données, la concurrence et la sécurité des produits.
L’exemple est intéressant pour l’Afrique, mais il ne faut pas le copier sans réfléchir.
L’Union européenne fonctionne comme un grand marché relativement intégré. Une entreprise internationale a intérêt à s’adapter pour ne pas perdre l’accès à des centaines de millions de consommateurs disposant d’un pouvoir d’achat élevé.
L’Afrique compte une population immense, mais son marché numérique reste fragmenté par les réglementations, les infrastructures, les paiements, les langues et les niveaux de revenus.
La taille démographique est un levier.
La capacité à transformer cette taille en marché cohérent en est un autre.
Lawrence Lessig a rendu célèbre une formule très courte : « Code is law ».
L’idée n’est pas que le programme informatique remplace le Parlement.
Elle est plus simple.
Imagine un parking dont la barrière refuse physiquement de s’ouvrir après 22 heures.
Une pancarte peut dire « fermeture à 22 heures ». Mais la barrière va plus loin : elle rend la règle directement exécutable.
Dans le monde numérique, une partie des règles se trouve aussi dans la conception du système.
Si une plateforme ne permet pas d’exporter facilement ses données, cela influence la capacité d’un utilisateur à partir.
Si un modèle refuse certaines demandes, cette limite existe avant même qu’un juge intervienne.
Si une API impose certains formats, tout l’écosystème doit construire autour.
Cela signifie qu’une partie du pouvoir sur l’IA se trouve dans des décisions techniques prises très loin des régulateurs africains.
La loi peut encadrer ce pouvoir.
Mais elle doit d’abord le voir.
Le mot paraît compliqué.
L’idée peut être expliquée avec un permis d’apprentissage.
Avant de laisser un nouveau conducteur rouler librement partout, on lui permet de conduire dans certaines conditions, avec des règles particulières et une supervision plus forte.
Une regulatory sandbox fonctionne de façon comparable.
Une entreprise teste un produit innovant dans un cadre limité pendant que le régulateur observe ce qui se passe réellement.
Cela permet d’apprendre avant d’écrire des règles trop rigides ou trop vagues.
L’atelier de Douala place justement les sandboxes parmi ses thèmes.
C’est important parce que l’IA évolue vite.
Un régulateur qui écrit uniquement à partir de rapports peut toujours avoir un train de retard sur les usages réels.
Mais une sandbox ne remplace pas non plus une stratégie industrielle.
Elle aide à comprendre et encadrer.
Elle ne crée pas automatiquement un marché local.
Aucun pays moderne ne produit seul chaque technologie qu’il utilise.
Le Cameroun n’a pas besoin de fabriquer chaque serveur, chaque processeur et chaque modèle pour utiliser intelligemment l’IA.
Même les grandes puissances technologiques dépendent de chaînes internationales.
La question utile n’est donc pas : « pouvons-nous devenir totalement indépendants ? »
Elle est : « quelles dépendances pouvons-nous accepter, et lesquelles deviennent dangereuses lorsqu’elles sont concentrées chez un seul acteur ? »
Un hôpital peut utiliser un logiciel étranger sans problème majeur.
Mais si toutes ses données deviennent impossibles à exporter, si le fournisseur peut multiplier les prix sans alternative ou si une coupure de service bloque les soins, la dépendance a changé de nature.
C’est la même différence qu’entre acheter du pain chez son boulanger préféré et découvrir que ce boulanger possède aussi le seul moulin, la seule route d’approvisionnement et la seule clé de ta cuisine.
Une règle devient plus forte lorsqu’une alternative crédible existe.
Si une administration refuse qu’une donnée sensible sorte du pays, elle doit disposer d’un endroit fiable où l’héberger.
Si elle exige qu’un fournisseur permette la portabilité, il faut des standards et des concurrents capables de récupérer ces données.
Si elle veut auditer un système d’IA, il faut des compétences locales capables de comprendre ce qui est audité.
La souveraineté ne se construit donc pas uniquement dans les textes juridiques.
L’Union africaine tient déjà un raisonnement proche pour les données. Son Data Policy Framework ne demande pas simplement de « garder les données en Afrique ». Il cherche à créer des règles communes qui permettent aux données de circuler et de produire de la valeur, tout en renforçant les capacités africaines à les héberger, les gérer, les protéger et en tirer parti.
C’est une nuance importante. Une frontière numérique fermée n’est pas automatiquement souveraine. Un pays peut enfermer ses données tout en dépendant totalement d’un logiciel, d’un cloud et d’une expertise qu’il ne contrôle pas. À l’inverse, un système ouvert peut conserver une vraie marge de décision si les données sont portables, les fournisseurs remplaçables et les compétences locales suffisantes.
La souveraineté se construit aussi dans les universités, les data centers, les laboratoires, les marchés publics, les réseaux, les entreprises et les équipes techniques.
C’est moins spectaculaire qu’une grande déclaration sur « l’IA africaine ».
C’est précisément ce qui donne une capacité de négociation.
Le débat est parfois présenté comme un duel.
D’un côté, ceux qui veulent encadrer les risques.
De l’autre, ceux qui craignent que trop de règles empêchent l’innovation locale de naître.
Les deux préoccupations sont légitimes.
Une absence totale de règles peut exposer les citoyens à des systèmes opaques, discriminatoires ou dangereux.
Une réglementation conçue sans tenir compte des moyens des acteurs locaux peut aussi créer des coûts que seules les très grandes entreprises étrangères peuvent absorber.
Le problème n’est donc pas « régulation ou innovation ».
Le problème est la séquence, la proportion et la capacité réelle de mise en œuvre.
Une petite entreprise camerounaise et un hyperscaler mondial ne supportent pas une obligation réglementaire avec les mêmes moyens.
Une règle qui ignore cette différence peut protéger le marché tout en consolidant involontairement les acteurs déjà dominants.
L’atelier réunit des régulateurs autour de technologies qui évoluent plus vite que les cycles administratifs classiques.
C’est une bonne raison de parler de données, de sandboxes, de cybersécurité et de collaboration régionale.
Mais la question la plus importante se trouve peut-être derrière l’agenda.
Quand nous disons que l’Afrique doit « participer à la gouvernance mondiale de l’IA », qu’attendons-nous exactement de cette participation ?
Le droit de parler ?
Le droit de fixer des règles sur son territoire ?
La capacité de négocier avec les grands fournisseurs ?
La possibilité de construire des alternatives ?
Ou suffisamment de compétences et d’infrastructures pour pouvoir dire non lorsqu’un choix ne nous convient pas ?
Ces réponses ne s’excluent pas.
Elles décrivent simplement des niveaux de pouvoir différents.
L’Afrique peut écrire des règles sans fabriquer tous les modèles.
Elle peut aussi construire des modèles sans posséder toutes les puces.
La souveraineté réelle commence peut-être lorsque ces dépendances sont connues, diversifiées et négociables.
À ce moment-là, « décider » ne signifie plus tout contrôler.
Cela signifie pouvoir choisir sans que chaque choix soit déjà fait ailleurs.
Les faits susceptibles d'évoluer ont été revérifiés dans les sources ci-dessous. Les observations et interprétations sont présentées comme telles dans l'article.

Et si le meilleur moyen d’apprendre l’IA était de commencer par une corvée réelle ? Une réflexion sur l’usage, l’apprentissage, le jugement et le vrai “wow” de l’intelligence artificielle.

Peering, BGP, IXP, CDN : comprendre simplement comment circulent les données au Cameroun et pourquoi le chemin choisi change la vitesse, le coût et la résilience.